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Pendergast souhaita une bonne nuit a Maurice et se rendit dans la bibliotheque, emportant avec lui les restes du Chateau Latour 1945 qu’il avait debouche au moment du diner. Le vent violent qui soufflait depuis le golfe du Mexique faisait trembler la vieille maison, claquant les volets et secouant les branches des arbres. La pluie s’ecrasait en rideaux epais sur les carreaux et de lourds nuages gonfles d’eau cachaient la lune.
Il s’approcha du meuble vitre abritant les ouvrages les plus precieux de la famille Pendergast : la deuxieme edition du premier volume des oeuvres de William Shakespeare, le Dictionnaire de Johnson en deux volumes dans son edition de 1755, un exemplaire du xvIe siecle des Tres Riches Heures du duc de Berry, contenant des reproductions des enluminures originales des freres Limbourg. Les volumes grand format des Oiseaux d’Amerique d’Audubon etaient ranges a part, dans le tiroir inferieur de la bibliotheque.
Pendergast enfila une paire de gants blancs, sortit de leur cachette les quatre grands ouvrages et les deposa l’un a cote de l’autre sur l’immense table. Chaque tome mesurait 90 cm sur 1,20 m. Il deplia la couverture du premier et decouvrit une gravure exquise intitulee Dinde sauvage, male. Les couleurs avaient conserve toute leur fraicheur d’origine et le trait etait d’un realisme tel qu’on aurait pu croire le volatile pret a sauter sur la table. Cet exemplaire, d’une serie limitee a deux cents, avait ete commande directement au naturaliste par l’arriere-arriere-grand-pere Pendergast dont l’ex-libris figurait sur la page de garde. Tresor inestimable aux yeux des bibliophiles du Nouveau Monde, l’ouvrage etait evalue a pres de dix millions de dollars.
Pendergast entreprit d’en tourner lentement les pages : le Coulicou a bec jaune, la Paruline orangee, le Roselin pourpre... Il examinait les gravures les unes apres les autres d’un oeil avise, savourant son plaisir. Parvenu a la planche 26, dediee au Perroquet de Caroline., il tira de la poche de sa veste une feuille sur laquelle etaient griffonnees quelques notes :
Conure de Caroline (Conuropsis carolinensis)
Seul perroquet originaire de l’est des Etats-Unis. Espece declaree eteinte en 1939.
Dernier specimen sauvage tue en Floride en 1904. Dernier specimen en captivite, Incas, mort au zoo de Cincinnati en 1918.
Recherche pour ses plumes servant a orner les chapeaux feminins, considere comme nuisible par les fermiers qui le tuaient, largement chasse comme animal domestique.
Principale raison de son extinction : comportement gregaire. Lorsqu’un individu etait tue ou blesse par un chasseur et s’ecrasait au sol, ses compagnons se precipitaient pour lui porter secours et etaient rapidement decimes.
Pendergast replia la feuille, l’enfouit dans sa poche et se servit un verre de bordeaux qu’il but lentement d’un air indifferent.
A sa grande honte, il comprenait desormais que sa rencontre avec Helene ne devait rien au hasard. Il lui faudrait apprendre a vivre avec cette idee. Mais comment croire qu’elle ait pu l’epouser uniquement a cause des liens qu’avaient entretenus ses ancetres avec John James Audubon ? Tout en etant convaincu qu’elle l’avait aime, il s’apercevait que sa femme avait mene une double vie. Cette decouverte etait d’autant plus amere qu’Helene etait la seule personne a qui il avait accorde sa confiance, au point de se livrer entierement. Il se versa un autre verre de vin, comprenant que cette confiance l’avait precisement empeche de soupconner l’existence d’un tel secret.
Une multitude d’interrogations se bousculaient dans sa tete.
Que cachait reellement la fascination d’Helene pour Audubon, et pourquoi s’etait-elle evertuee a lui dissimuler son interet pour le naturaliste ?
Quel rapport pouvait-il y avoir entre les celebres gravures d’Audubon et cet obscur psittacidae de Caroline, disparu depuis pres d’un siecle ?
Qu’avait-il pu advenir de la premiere grande toile d’Audubon, le mysterieux Cadre noir et pourquoi Helene s’y interessait-elle ?
A ces questions s’ajoutait la plus inexplicable de toutes : pourquoi cette passion pour Audubon avait-elle cause la mort d’Helene ? Intuitivement, Pendergast avait la certitude que la resolution de cette enigme lui permettrait non seulement de connaitre les raisons de la mort de sa femme, mais aussi l’identite de ses meurtriers.
Repoussant son verre de bordeaux, il se leva, se dirigea vers la petite table du telephone et composa un numero.
Son correspondant decrocha a la deuxieme sonnerie.
— D’Agosta.
— Bonsoir, Vincent.
— Pendergast. Comment allez-vous ?
— Puis-je vous demander ou vous etes, ce soir ?
— Dans ma chambre de l’hotel Copley Plaza, en train de recharger les batteries. Vous savez combien de types prenommes Frank ont fait leurs etudes au MIT en meme temps que votre femme ?
— Dites-moi.
— Trente et un. J’ai reussi a en retrouver seize, mais aucun ne se souvient d’elle. Cinq autres ne vivent plus aux Etats-Unis, deux sont morts, et les huit derniers ont disparu sans laisser d’adresse, a en croire l’administration de l’universite.
— Je vous propose de mettre ce Frank de cote provisoirement.
— Je ne demande que ca. Ensuite ? La Nouvelle-Orleans, ou alors New York ? J’aurais bien aime pouvoir passer un peu de temps…
— Vous allez vous rendre a la plantation Oakley, au nord de Baton Rouge.
— La plantation quoi ?
— Oakley Plantation House, a la sortie de St. Francisville.
Un long silence accueillit la requete de Pendergast.
— Quelle est ma mission la-bas ? s’enquit enfin D’Agosta sur un ton dubitatif.
— Vous interesser a un couple de perroquets empailles.
Nouveau silence.
— Et vous ?
— Je compte descendre au Grand Hotel Bayou, a la recherche d’un tableau disparu.